«Il y a du monde, on verra comment ça se passe» : la nouvelle version du Bison Futé des Gorges de l’Ardèche révolutionne la gestion des flux touristiques

Farid Zeroual

Aerial view of Narural arch in Vallon Pont D'arc in Ardeche cany

Face à l’afflux massif de touristes chaque été, les Gorges de l’Ardèche se dotent d’un outil innovant pour gérer la fréquentation. Une application baptisée le « Bison Futé des Gorges » vient d’être perfectionnée pour aider les visiteurs à mieux planifier leur descente en canoë. Entre scepticisme des habitués et espoir des autorités locales, cette solution technologique pourrait bien transformer l’expérience touristique dans ce joyau naturel français.

Un outil né de la saturation touristique

Les Gorges de l’Ardèche, ce paradis naturel du sud-est de la France, victime de son succès ? La question se pose chaque été quand des milliers de pagaies fendent simultanément les eaux turquoise de la rivière. Pour les habitués, la formule est bien connue : « Il y a du monde, on verra comment ça se passe ». Une phrase qui résume parfaitement l’ancien mode de fonctionnement, basé sur l’improvisation et parfois source de frustrations.

L’an dernier, pas moins de 180 000 personnes ont descendu les Gorges en canoë durant la saison estivale. Un chiffre qui donne le vertige et qui a poussé les autorités locales à agir. La préfecture de l’Ardèche, en collaboration avec le Syndicat de Gestion des Gorges, a donc lancé une première version de cette application en 2022, avant de l’améliorer significativement cette année.

« On ne pouvait plus continuer ainsi », explique Marie Deschamps, responsable du développement touristique au sein du département. « Certains jours, nous comptions jusqu’à 2500 embarcations simultanées sur un tronçon de 30 kilomètres. La qualité de l’expérience s’en trouvait dégradée, sans parler des risques pour la sécurité et l’environnement. »

Comment fonctionne cette nouvelle version ?

L’application, accessible via smartphone ou sur le web, propose désormais des fonctionnalités bien plus élaborées que sa première mouture. Exit le simple compteur de fréquentation, place à un véritable outil d’aide à la décision.

Le principe reste simple : grâce à des capteurs placés à des points stratégiques le long du parcours, l’application collecte des données en temps réel sur la fréquentation. Ces informations sont ensuite traitées pour indiquer aux utilisateurs les créneaux les plus favorables pour débuter leur descente.

Les nouvelles fonctionnalités qui font la différence

– Un code couleur intuitif (vert, orange, rouge) indiquant la densité de fréquentation prévue heure par heure
– Des prévisions sur 7 jours basées sur l’historique des années précédentes
– Des suggestions d’itinéraires alternatifs en cas de forte affluence
– Des alertes en cas d’incidents ou de conditions météorologiques défavorables
– Un système de réservation optionnel pour les créneaux les moins fréquentés

La grande innovation réside dans l’aspect prédictif. « Nous ne nous contentons plus de dire aux gens qu’il y a du monde à l’instant T », précise Jean-Philippe Martin, ingénieur en charge du projet. « Nous leur indiquons maintenant quand partir pour éviter les embouteillages de canoës. »

Se dresse sur un rocher sous lequel elle s’accroche dans les pentes

Les acteurs locaux entre scepticisme et espoir

Sur les rives de l’Ardèche, les avis divergent. Pour Stéphane Roux, gérant d’une entreprise de location de canoës depuis 25 ans, l’initiative est accueillie avec une certaine méfiance : « J’ai vu passer beaucoup de projets censés révolutionner notre façon de travailler. Je reste prudent, même si je reconnais que cette nouvelle version semble plus aboutie. »

D’autres professionnels y voient au contraire une opportunité. « Si ça peut nous aider à mieux répartir notre clientèle sur la journée et éviter les pics insupportables de 11h à 14h, je suis preneur », confie Émilie Blanc, dont la base nautique accueille jusqu’à 400 clients par jour en haute saison.

Les premiers retours des utilisateurs sont globalement positifs. « J’ai testé l’appli pour notre descente la semaine dernière », raconte Thomas, un vacancier venu de Lille. « On a suivi le conseil de partir après 15h et effectivement, on a eu l’impression d’avoir la rivière presque pour nous seuls. Bon, il faisait chaud, mais ça valait le coup ! »

Une réponse aux enjeux environnementaux

Au-delà de l’aspect pratique, cette initiative s’inscrit dans une réflexion plus large sur la préservation du site. Les Gorges de l’Ardèche, classées Réserve Naturelle Nationale depuis 1980, abritent une biodiversité exceptionnelle que la surfréquentation menace.

Les autorités espèrent que cette meilleure gestion des flux permettra de réduire l’impact environnemental du tourisme :

– Moins de concentration de visiteurs aux mêmes endroits
– Réduction du piétinement des berges lors des pauses
– Diminution des déchets abandonnés
– Perturbation moindre de la faune locale

Un modèle pour d’autres sites naturels français ?

L’expérience ardéchoise est suivie avec attention par d’autres destinations confrontées aux mêmes défis. Du Verdon aux Calanques de Marseille, en passant par certains sentiers des Pyrénées, la question de la régulation des flux touristiques se pose avec acuité.

Le ministère de la Transition écologique a d’ailleurs mandaté une équipe pour évaluer cette initiative. Si les résultats s’avèrent concluants, le modèle pourrait être déployé ailleurs en France.

Le défi est de taille : comment préserver l’accès à ces joyaux naturels tout en assurant leur protection ? Entre libre accès et quotas stricts, l’application ardéchoise propose une voie médiane basée sur l’information et l’incitation plutôt que sur la contrainte.

« On ne veut pas interdire, on veut guider », résume parfaitement le préfet de l’Ardèche. « Notre objectif n’est pas de réduire le nombre total de visiteurs, mais de mieux les répartir dans le temps et l’espace. »

Avez-vous déjà vécu l’expérience des Gorges de l’Ardèche en plein mois d’août ? Si c’est le cas, vous savez probablement ce que signifie pagayer dans un embouteillage aquatique. Cette application pourrait bien changer la donne pour votre prochaine visite.

L’été 2023 sera le véritable test pour cette version améliorée du « Bison Futé des Gorges ». D’ici là, les développeurs continuent d’affiner l’algorithme et d’enrichir les fonctionnalités. Car comme le disent les locaux avec un sourire : « En Ardèche, même les applications ont besoin de s’adapter au rythme de la rivière. »

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