Vous connaissez le « quiet quitting » ? Découvrez maintenant le « quiet vacationing », cette nouvelle tendance qui pousse les salariés à prendre des congés en cachette. Entre pression professionnelle et recherche d’équilibre, cette pratique révèle les failles de notre rapport au travail moderne.
Une nouvelle forme de résistance au travail
Après le « quiet quitting » et les « lazy girls jobs », voici venu le temps du « quiet vacationing ». Cette expression, que l’on pourrait traduire par « prendre des congés en silence », désigne une pratique qui se répand comme une traînée de poudre dans le monde professionnel : partir en vacances sans en informer qui que ce soit.
Concrètement, comment ça marche ? Au lieu de poser officiellement des jours de congés, certains employés s’offrent des mini-escapades, camouflées derrière l’écran du télétravail. Ils travaillent depuis leur chambre d’hôtel le matin, puis profitent de leur après-midi au bord de la piscine. Malin, non ?
Cette tendance ne concerne pas seulement les jeunes actifs. Une enquête menée par Harris auprès de 1 200 travailleurs américains révèle que plus d’un quart des personnes interrogées ont déjà pris des congés non autorisés. Toutes générations confondues.
Le système américain en question
Des congés payés au compte-gouttes
Pour comprendre ce phénomène, il faut regarder du côté des États-Unis, où cette pratique a vu le jour. Les salariés du secteur privé américain ne bénéficient en moyenne que de quinze jours de congés payés par an après cinq années de contrat. Et encore, c’est quand ils ont de la chance ! Un travailleur sur cinq n’a carrément pas de congés payés.
Vous imaginez ? Quinze jours par an pour décompresser, voir sa famille, voyager… Pas étonnant que certains cherchent des solutions alternatives. D’autant que selon la même enquête Harris, près de 80 % des employés n’utilisent même pas tous leurs jours de congés par peur de paraître moins motivés.
La pression du « toujours disponible »
Libby Rodney, responsable de la stratégie chez Harris, explique : « Le quiet vacationing va donc leur permettre de contourner le problème. » Car derrière ces vacances secrètes se cache une réalité plus sombre : l’incapacité à s’extraire pleinement du travail.
Certains employés préfèrent cette approche discrète plutôt que de demander un congé officiel qui pourrait être perçu comme un manque d’engagement. C’est révélateur de l’état d’esprit dans lequel nous évoluons, vous ne trouvez pas ?
Se dresse sur un rocher sous lequel elle s’accroche dans les pentes
Le paradoxe des congés illimités
Voici un paradoxe fascinant : le « quiet vacationing » se développe aussi dans les entreprises qui appliquent une politique de congés illimités. Ces sociétés, qui autorisent théoriquement leurs employés à prendre autant de vacances qu’ils le souhaitent, voient leurs salariés recourir à cette pratique clandestine.
Pourquoi ? Parce que même dans ce contexte, les employés craignent de donner l’impression de prendre « trop » de congés payés. Nicole Walker, 33 ans, travaille dans le service clientèle d’une compagnie maritime avec une politique de congés illimités. Elle part régulièrement en vacances sans l’officialiser :
« D’abord parce qu’elle craint de ne pas atteindre ses objectifs de travail si elle raccroche officiellement son téléphone. Ensuite parce qu’elle a trouvé dans cette formule une solution pour partir plus souvent. »
Télétravail et frontières floues
Quand la maison devient bureau
La démocratisation du télétravail a largement contribué à cette tendance. Deepali Vyas, responsable clientèle du cabinet de conseil Korn Ferry, y voit la conséquence directe de la disparition progressive des frontières entre travail et vie personnelle.
Elle pointe du doigt les aspects négatifs de cette pratique :
- Vous ne bénéficiez pas d’une pause véritablement réparatrice
- Vous n’êtes pas non plus très productif
- Le risque de vous faire prendre existe
Les managers ne sont pas dupes
D’ailleurs, les managers avec lesquels elle s’est entretenue ne sont pas dupes. Ils citent les mêmes signes qui éveillent leurs soupçons : arrière-plans virtuels lors des visioconférences, demandes satisfaites plusieurs heures après l’envoi d’un mail… « Ils savent très bien quand leurs employés sont en vacances, parce que leur rendement est inférieur de 30 % à celui habituel. »
Une efficacité débattue
Tous ne partagent pas ce constat négatif. Jaimie Calderon, analyste pour un cabinet d’assurance, certifie qu’elle travaille plus efficacement lors de ces échappées occasionnelles. Lors d’une récente escapade d’une semaine à Temecula, en Californie, elle a été opérationnelle de 6h à 14h30 depuis sa suite d’hôtel, puis a passé le reste de son après-midi au bord de la piscine.
Cette approche l’oblige à mieux s’organiser, à être plus efficace. Une forme de concentration forcée qui pourrait avoir ses avantages.
La vision française : nomadisme digital vs présentéisme
En France, Quentin, chef de projet pour une start-up, apporte un éclairage différent. Ce Parisien « digital nomade » part parfois séjourner dans une ville européenne sans cesser de travailler pour autant. Il déplore l’amalgame régulièrement opéré entre séjour à l’étranger et vacances.
« Ça me permet d’être en vacances sur la pause du déjeuner, en soirée et le week-end. La vie ne se résume pas aux créneaux de 9h à midi et de 14 à 18h », explique-t-il.
Il ajoute une remarque pertinente : « Ce n’est pas parce que quelqu’un se trouve au bureau, au siège de son entreprise, qu’il travaille plus. Cela, c’est juste ce qu’on appelle la culture du présentéisme. »
Symptôme d’un malaise plus profond
Le « quiet vacationing » révèle finalement un malaise plus profond dans notre rapport au travail. Cette pratique soulève plusieurs questions importantes :
- Comment redéfinir les frontières entre vie privée et professionnelle ?
- Faut-il repenser les politiques de congés en entreprise ?
- Comment lutter contre la culture du présentéisme ?
Car au-delà de l’aspect anecdotique, cette tendance interroge notre modèle de société. Elle témoigne d’une quête d’équilibre face à un monde professionnel de plus en plus exigeant.
Peut-être que le véritable enjeu n’est pas de condamner ou d’encourager cette pratique, mais de s’interroger sur les conditions qui la rendent nécessaire. Après tout, si des employés ressentent le besoin de prendre des vacances en cachette, c’est que quelque chose ne va pas dans l’organisation du travail, vous ne pensez pas ?
Le « quiet vacationing » n’est peut-être que le symptôme d’un mal plus profond : notre difficulté collective à accepter que le repos fait partie intégrante de la performance. Et si la vraie révolution consistait simplement à assumer pleinement son droit aux vacances ?






